Beijing, mon « yuan fen » : seize ans de vie d'un Français

french.beijing.gov.cn
2026-05-06

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Les Chinois ont un mot, yuan fen, quasiment intraduisible en français. On peut l'approcher par « destinée » ou « prédestination », mais ces termes restent imparfaits. Le yuan fen, c'est ce lien subtil qui semble unir des êtres, ou même une personne et un lieu, comme s'ils étaient faits pour se rencontrer. C'est exactement le sentiment que j'éprouve pour Beijing.

Quand j'ai quitté la France, je n'imaginais pas cette expérience comme un projet de longue durée. Il s'agissait d'une parenthèse de cinq mois, le temps de terminer mes études par une immersion dans une culture radicalement différente, avant de rentrer. Pourtant, avant même le départ, quelque chose m'attirait déjà. Une excitation peu ordinaire, presque inexplicable. Plus je me documentais sur Beijing, plus je brûlais de découvrir cette ville millénaire.

Cinq mois, me disais-je, c'est à la fois long et court : si l'expérience tourne mal, je pourrai toujours rentrer. Résultat : en octobre dernier, j'ai célébré mes seize années passées ici. Seize ans ! Que s'est-il donc passé ?

Ma première nuit à Beijing, je l'ai passée les yeux grands ouverts. Une sourde panique m'étreignait : était-ce bien raisonnable de tout quitter pour l'inconnu, pour un monde sans repères ? Je me suis finalement endormi, épuisé par le plus long voyage que j'avais entrepris jusqu'alors.

La grotte dans laquelle vous craignez d'entrer pourrait contenir le trésor que vous recherchez. Dès le lendemain, la magie a commencé à opérer.

Beijing est une ville qui vous prend aux tripes. On y découvre des lieux inattendus, on y fait des rencontres marquantes, on goûte des saveurs insoupçonnées. On se perd avec délice dans des marchés animés, on voit surgir un temple au détour d'un hutong. Peu à peu, l'inconnu devient familier.

Du touriste au résident : le regard qui change

Je veux vous raconter cette métamorphose : celle d'un Français arrivé pour quelques mois et qui, sans s'en rendre compte, est devenu peu à peu Pékinois.

Au début, j'ai arpenté la ville comme n'importe quel visiteur. La Cité interdite, le Temple du Ciel, le Palais d'Été… Beijing possède une richesse historique et monumentale exceptionnelle. Pour nous, Français, passionnés d'histoire et de culture, ce patrimoine agit comme un aimant. Nous sommes fiers du nôtre, bien sûr, mais aussi curieux, toujours prêts à nous laisser surprendre par d'autres héritages, d'une ampleur et d'un raffinement différents.

Si la France s'est imposée au fil des siècles comme un haut lieu artistique, la Chine, depuis son ouverture, révèle au monde un trésor tout aussi vertigineux, et Beijing en concentre une part essentielle.

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J'ai aussi découvert les hutongs. Ces ruelles traditionnelles, bordées de cours carrées, invitent à la flânerie, à pied ou à vélo, un peu comme dans le Marais à Paris ou le Vieux Lyon. On y perçoit une vie de quartier chaleureuse, des instants de vie derrière des portes entrouvertes. Une âme pékinoise unique, qui rappelle, en plus épuré, le charme des cours intérieures européennes.

Et comment, en tant que Français, ne pas évoquer la gastronomie ? L'offre est immense. Au-delà des spécialités emblématiques — canard laqué, zhajiangmian (nouilles à la sauce sautée), fondue au mouton — Beijing permet de découvrir les cuisines de toutes les provinces chinoises, mais aussi celles du monde entier. Manger à Beijing, c'est voyager sans fin.

Une ville de contrastes, entre passé et futur

Quand on me demande ce qui me plaît le plus ici, je réponds souvent : les contrastes.

La tradition, je m'y attendais. La modernité, en revanche, m'a saisi dès mon arrivée. Beijing est une ville en perpétuelle transformation, et cela se ressent dès l'aéroport : immenses halls lumineux, Airport Express, métro moderne qui vous emporte à travers une forêt de gratte-ciel. Imaginez le choc pour le provincial que j'étais !

Et si cela m'impressionnait déjà il y a seize ans, à la vitesse où évolue la Chine, le niveau de modernité aujourd'hui est encore plus saisissant : livraisons en quelques minutes, robots dans les hôtels, paiement par reconnaissance faciale, vélos partagés, applications omniprésentes… On vit ici dans le futur, sans jamais quitter le terreau de l'histoire.

Ce contraste se retrouve aussi dans les rythmes de vie. Toute la puissance économique se déploie dans les quartiers d'affaires comme Guomao, tandis que, dans les parcs, un art de vivre plus apaisé perdure.

Je recommande toujours aux visiteurs de se lever tôt pour se rendre au Temple du Ciel ou au parc Jingshan. Ils y verront, comme lors de mes premières visites, des habitants, souvent âgés, pratiquer le tai-chi, faire voler des cerfs-volants ou jouer aux échecs chinois. Beaucoup disparaissent lorsque les touristes arrivent.

Pour les moins matinaux, ces scènes existent à d'autres moments et ailleurs, mais l'éveil de la ville possède une saveur particulière. Un vrai trésor caché.

Beijing reste profondément chinoise, y compris dans sa modernité. On ne peut la confondre avec aucune autre mégapole. Son passé impérial dialogue en permanence avec l'innovation, et c'est ce dialogue qui, pour moi, fait tout son charme.

Quand l'étudiant devient résident

Au terme de mes cinq mois d'études, malgré de nombreuses explorations, j'avais le sentiment de n'avoir qu'effleuré la ville. J'ai donc décidé de prolonger l'aventure, de trouver un travail, de transformer une parenthèse en une vie.

Par un concours de circonstances assez extraordinaire, j'y suis parvenu — mais c'est une autre histoire. Ce qui compte, c'est que tout s'est enchaîné comme si la ville m'attendait, renforçant ce sentiment de yuan fen.

Avec le temps, on passe du statut de visiteur à celui de résident. On ne se contente plus de vivre la ville : on y appartient. Les trajets quotidiens deviennent familiers, les repères s'installent, les liens se tissent. Et l'idée de partir s'éloigne peu à peu.

La nature, une respiration essentielle

En tant que Français, l'accès à la nature est primordial pour moi. J'ai grandi en Alsace, à parcourir les sentiers des Vosges en famille, et la randonnée reste une part importante de mon équilibre.

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Le mont Bei Lingshan à Beijing

Certains pensent qu'à Beijing, la nature se limite aux parcs urbains. C'est oublier qu'à moins de deux heures de route s'ouvrent des paysages remarquables : les gorges de Longqing, surnommées le « Petit Guilin », ou Xiangshan, avec ses pins et ses temples perchés.

Un peu plus loin, dans le district de Mentougou, le mont Lingshan, point culminant de la municipalité à 2 303 mètres, offre des panoramas parmi mes préférés.

Et puis il y a la Grande Muraille. Sa proximité avec la ville change tout : ses différentes sections se prêtent à des excursions d'une journée. Cette alliance entre métropole et nature est précieuse quand on choisit de s'installer durablement.

Une évidence nommée yuan fen

Au fil des années, l'excitation des débuts a laissé place à un attachement profond, comparable à celui d'une relation qui mûrit avec le temps.

L'an dernier, l'obtention de ma carte de résident permanent est venue officialiser ce que je ressentais déjà : je ne suis plus simplement un étranger vivant à Beijing. Je suis un Franco-Pékinois.

Je me sens ici chez moi. J'y ai construit ma vie, ma carrière, mes amitiés. J'y ai vécu des moments qui m'ont façonné.

Le yuan fen, c'est ce lien intime, difficile à expliquer, qui attache une personne à un lieu. Pour moi, ce lien avec Beijing est une évidence. Et je souhaite à chacun, quelque part dans le monde, de connaître un jour un sentiment de cette nature.

Auteur : Fabien Loudet

Annexes